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Se jeter à l’eau, par Renaud Séverac-Bastide

Prédication des cultes du 10/08/2014

Jésus vient de multiplier les pains. Il a nourri la foule. Il l’a nourrie par le pain et il l’a nourrie par sa parole. Les apôtres ont assuré le service. Ce culte géant est un grand succès populaire, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants se sont réunis au bord du lac de Tibériade. La journée s’achève. On imagine les serviteurs de Dieu exténués.
Mais l’action doit continuer, il faut aller de l’autre côté du lac à 13 kilomètres de là, porter la bonne parole auprès des pharisiens et des scribes. Le repos c’est pour plus tard ! Jésus ordonne donc à ses disciples de gagner l’autre rive avec une barque. Il les laisse seul et va se recueillir et prier sur la montagne. La traversée est difficile. Les flots sont agités. Au cœur de la nuit, l’embarcation est loin de tout rivage et les hommes luttent contre les vents contraires.

C’est alors que Jésus vient vers eux, nous sommes à la quatrième veille, c’est à dire entre 3 et 6 heures du matin. Jésus marche sur les flots, on l’imagine encore tout à sa prière, ne se rendant pas compte de ce que marcher sur l’eau peut avoir d’extraordinaire. Il va rejoindre ses disciples en difficultés. En fait il les effraye et rajoute à la peur du naufrage la peur du fantôme. Un seul semble sensible aux paroles d’apaisement qu’il prononce alors « rassurez-vous, c’est moi, n’ayez pas peur ». Un seul alors réalise ce geste insensé de se jeter à l’eau pour rejoindre son maître : c’est Pierre. Mais cet élan ne semble pas récompensé. Pierre coule au milieu des flots déchainés. Jésus lui tend la main et le sauve. Il le sauve certes mais il lui reproche amèrement d’avoir manqué de foi : « homme de peu de foi, pourquoi as tu douté ? ». Il ne lui reproche pas son geste, il lui reproche de ne pas être allé jusqu’au bout de son geste. C’est alors que le vent se calme, Pierre et Jésus regagnent la barque et le reste de l’équipage. Le vent s’apaise. Les témoins du drame se prosternent devant Jésus et le reconnaissent comme étant véritablement le fils de Dieu.

Le lac de Tibériade est aussi appelé mer de Galilée. Il a une superficie de plus de 166 km2 (13 km de largeur et 21 km de long), le Jourdain s’y déverse. Mais saviez vous qu’il pouvait y avoir des tempêtes sur un lac si grand soit-il ? Ceux qui font du yachting sur le lac Léman le savent bien. Le lac Léman a connu des tempêtes : en 1999 et en 2005, 72 bateaux ont coulé dans la rade de Genève, en février 2009 des rafales de vent ont atteint plus de 170 Km/h.

Il y a aussi des tempêtes dans nos vies. Des tempêtes inattendues qui semblent survenir au moment où on ne s’y attend pas. Qui nous touchent alors que notre vie était calme. Un calme bien trompeur comme le calme d’un lac. Les apôtres sont pour certains des pécheurs aguerris. La traversée du lac ne doit pas représenter un objectif insurmontable. Et pourtant, les éléments vont rendre cette traversée bien éprouvante. La fatigue aidant, la nuit avançant, les fidèles de Jésus se désespèrent et doutent. Nous aussi nous pouvons connaître le découragement, la vie ne fait pas de cadeaux et peut se montrer dure et les épreuves nous atteindre durement.
Nous nous retrouvons alors au moment de notre propre quatrième veille. Quelle est notre quatrième veille ? Cette deuxième partie de la nuit, si terrible quand le sommeil ne vient pas. C’est à ce moment là que nos souffrances physiques et psychiques s’exacerbent parfois, que nous faisons des cauchemars, que semblent surgir nos propres fantômes. C’est au cœur de la nuit que nous nous sentons parfois si seuls. Mais la quatrième veille c’est aussi ce rendez-vous manqué, ce travail dont on arrive pas à bout, ce poste que nous n’arrivons pas à tenir, ce chômage qui se prolonge, cette maladie qui nous use, nous avons tous notre quatrième veille ! Comment réagissons nous. Qui nous entoure ? Sommes-nous aimés ? Avons-nous des amis qui nous aident ? Au final ne sommes nous pas souvent bien seuls à faire face à la tempête, incompris ?

Les apôtres ont une chance extraordinaire : ils ont Jésus avec eux. Physiquement. Jésus qui est porté par sa foi, une foi qu’il vient encore de renouveler sur la montagne. Il se joue des éléments. Il marche sur l’eau. Sur notre terre et pour tout être humain c’est un miracle. Mais sur la lune, du fait de la gravité, s’il y avait un lac, nous pourrions vous et moi marcher sur l’eau. Sur notre terre, si nous étions un gerris qui est un insecte, nous pourrions glisser sur l’eau des mares (encore faudrait-il avoir les pattes munies de poils hydrophobes). Ce qui est un miracle ici ou pour vous ne l’est pas forcément ailleurs ou pour d’autres. Ce qui paraît humainement impossible à un moment peut devenir réalité : courir 100 mètres en moins de 10 secondes, guérir la peste, éradiquer le paludisme.

Réfléchissons : sur quelle eau devons nous marcher ? Quelle est la montagne qu’il nous faut gravir ?
Revenons au texte et tournons nous vers Pierre. Des trois évangiles celui de Matthieu est le seul à faire intervenir Pierre dans le récit.
Pierre est un pécheur de poissons avant d’être le pécheur d’âme qu’il est devenu. Il ne sait probablement pas nager ! Il est fatigué, il a peur mais ayant reconnu Jésus et cru en lui il se jette à l’eau. C’est lui qui demande. Il est bien le seul, les autres sont au fond du bateau, accrochés au bastingage, pâles comme la mort, peut-être sont-ils en train de prier. Mais Pierre lui, demande, ose, ne se résigne pas, veut passer à l’action « Seigneur ordonne moi d’aller vers toi sur les eaux » et il reçoit le feu vert : « Viens ! » C’est clair c’est net. Pas de détail, pas de « fais attention, es-tu prêt, n’est ce pas trop pour toi et pour tes pauvres qualités d’être humain habitant sur la terre ? »
La réponse est simple, tu veux vaincre ta peur, et malgré la tempête et l’heure tardive, tu veux venir vers moi ? Alors viens ! Je te fais confiance.
Pierre y va, puis arrive ce que vous savez. Il coule. Mais il a fait quelques pas sur l’eau…
Jésus le sauve. Quelle image que celle de la main de Jésus prenant celle de Pierre ! Ce n’est pas le doigt de Dieu tendu vers la main d’Adam sur les plafonds de la Chapelle Sixtine, c’est un sauvetage. Sauver quelqu’un de la noyade est difficile, les forces de la victime sont comme décuplées, elle se débat. C’est une épreuve de force. Parfois le sauveteur meurt avec celui qu’il a voulu sauver. Jésus, à ce moment là, n’est pas qu’un pur esprit et sauve Pierre physiquement.

Pierre n’a pas payé de sa vie son audace, sa prise de risque. Il ne subit pas le sort d’Icare qui meurt d’avoir voulu toucher le soleil. Il n’a pas payé de sa vie le fait de s’être distingué et de ne pas avoir renoncé. A un moment de notre vie ne faut-il pas parfois oser se jeter à l’eau. Soit que nous imitions quelqu’un que nous avons vu faire soit que nous ayons reçu témoignage de ce que nous devons faire. C’est le cas de l’apprentissage, de l’initiation. Il y a l’apprentissage par le maître qui nous montre la voie. Il y a l’apprentissage par les livres qui nous enseignent et nous édifient. Il ne faut pas rester dans l’ignorance, dans la soumission aux éléments et à notre corps qui fatigue, nous devons faire preuve d’audace, oser.

Mais revenons au texte encore une fois : quelle est la réaction de Jésus ? C’est de la colère. Il reproche à Pierre de ne pas avoir cru suffisamment en lui et en Dieu. D’avoir douté au milieu du chemin qu’il s’était lui-même tracé. Mais notons combien ces reproches ne sont pas forcément ceux que nous imaginions : il ne dit pas « pourquoi as tu voulu faire cela », il ne dit pas « est-ce que tu t’es pris pour Dieu ? », il ne dit pas : « incapable ! ». Simplement il dit : « tu n’as pas cru assez ». J’entend presque le « essaye encore » des jeux électroniques éducatifs de mes enfants. Comme s’il y avait obligation de moyen plus qu’une obligation de résultat.

Au final, quel est le visage de Dieu révélé dans ce texte de Matthieu, dans ces 12 versets du chapitre 14. C’est le visage de celui qui nous demande de rester en éveil « montez dans la barque », nous rassure « n’ayez pas peur », nous accueille et nous encourage « viens », mais aussi qui sauve par la grâce celui qui croit en lui.

Amen