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Emma d’Emmaüs

Raconter ce qui s’est passé à Pâques, à travers une témoin que ni l’histoire ni l’Evangile n’a retenu. Mais écoutez-la, cela vaut la peine…

Moi j’essuie des bols, au fond d’une auberge. J’ai bien trop à faire, pour pouvoir rêver.

Moi j’essuie des bols, au fond d’une auberge, j’ai bien trop à faire, pour pouvoir rêver ;
Et dans ce décor, banal à pleurer, il me semble encore les voir arriver…

Oh c’est pas moi qu’on recruterait comme prédicatrice, ou comme évangéliste, ou comme maître de la Loi.
Moi, je suis trop bête, tout le monde le dit, moi, je ne sais même pas lire, moi, forcément, je ne suis qu’une femme. Moi, c’est Emma, Emma la popote, et je travaille dans ce bistrot, dans ce trou perdu que personne ne connaît, Emmaüs.
Oh, il ne faut pas se plaindre, tant qu’il y a du boulot il y a du potage sur le fourneau.

N’empêche que moi, j’ai vu ce que j’ai vu, et franchement, ça m’a l’air louche tout ça. Ecoutez : l’autre jour je me trouvais en ville, c’est le patron qui m’avait envoyée. Il m’avait dit : « Emma, c’est bientôt la Pâque, je vais faire le gigot d’agneau, comme chaque année ; va à Jérusalem, dans le quartier des maraîchers, me chercher les herbes rituelles : de la menthe, de la rue et des herbes amères ». C’était facile à retenir : l’amante de la rue et les zèbres à sa mère ! Donc me voilà partie en ville. Et ceci, et cela, et par-ci, et par-là, et les beaux quartiers, et le souk enfumé et, finalement, la vieille ville. Et là, un attroupement.

J’ai d’abord cru que c’était une émeute, ou un attentat, on ne sait jamais, de nos jours les rues ne sont pas sûres. Et puis non, ça rigolait et ça chantait :
« Hosanna ! Hosanna, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur et ça chantait Alléluia, alléluia ! ».
Il y avait un jeune type, un beau brun pas mal du tout, qui s’était assis sur un petit âne, et les autres riaient et dansaient devant lui en enlevant leurs foulards, leurs boubous, et leurs djellabas qu’ils jetaient devant lui ; il y en avait partout sur le pavé.

Bon, moi je me suis voilée vite fait et j’ai longé les murs pour rejoindre le quartier des maraîchers. Mais le beau brun, il m’a vue, nos regards se sont croisés : j’en ai tremblé, mon cœur s’est mis à battre, battre, et mon visage est devenu tout chaud, tout rouge. Tellement que j’en bégayais en demandant ma menthe, ma rue et mes zèbres zamères. Je suis rentrée de Jérusalem toute drôle, toute chose, dans mon auberge.

Mais je n’en ai parlé à personne : les autres se seraient moqués de moi, ils auraient dit que j’étais bête et bien naïve de croire que ce beau gosse aurait pu poser ses yeux sur moi, Emma, Emma la sotte, Emma la poivrote, Emma la popote...
Mais attendez : le vendredi suivant, il y a deux jours, je suis retournée en ville pour d’autres courses, et, presque au même endroit, dans la ruelle qui monte, il y avait trois hommes que les soldats fouettaient et malmenaient.
Ils portaient le bois de leur croix, et on les traînait, pieds entravés et poings liés. Parmi ces prisonniers, il y avait mon type, mais alors maigre, déchiqueté, décalqué.
Et la même foule qui chantait pour lui il y a une semaine, se mettait maintenant à l’insulter et à lui cracher au visage : « Sauve-toi toi-¬même, imposteur, blasphémateur, terroriste, criminel ! »

Des femmes pleuraient pourtant : « Malheur à ta mère, malheur sur toi, homme fou qui a défié le pouvoir ! A un moment il leur a dit : « Ne pleurez pas sur moi, filles de Jérusalem, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants, car il vient le temps où il vaudrait mieux ne pas enfanter. Regardez ce qu’ils font au bois vert ; alors qu’arrivera-t-il au vieux bois sec ? » Ca les a saisies, et pendant un moment, plus personne n’a rien osé dire.
Ensuite, ils les ont cloués sur les croix et ils les ont laissés pourrir là, comme des chiens. Mais moi, je suis rentrée en vitesse à l’auberge, avant l’orage terrible qui menaçait. On aurait cru que le ciel allait nous tomber sur la tête. En plein midi, il faisait presque nuit, et la terre a tremblé...

Du coup, hier, je n’ai rien mangé. Toutes ces histoires m’ont complètement retournée, je n’avais pas le cœur à faire la fête du samedi soir. Et ce soir, dimanche, vers 6h, j’étais là tout pareil comme maintenant, j’essuyais mes bols tranquillement et qu’est-ce que je vois au loin par la fenêtre ? Trois hommes traversant les blés ; c’était tout calme dehors. Ils allaient sûrement venir par ici. Alors, j’ai lissé mon tablier et j’ai prévenu le patron : « je crois qu’on va avoir des clients ». Ils avaient de bonnes têtes ces voyageurs. Les deux sur les côtés posaient plein de questions au plus grand, qui marchait au milieu. L’autre, avec son bâton, leur expliquait plein de choses subtiles que moi je ne peux pas comprendre parce que je suis bête et illettrée. Ils se sont arrêtés devant la porte, et là le grand leur disait au-revoir, car il devait aller plus loin. Mais les deux autres insistaient : « Non, non, vous irez demain, le soir approche, et il ne fait pas bon se promener seul par les temps qui courent. Allez, venez prendre un verre et partager un bon repas chaud ». Le grand a cédé.

Ils sont entrés dans la salle, ils ont pris une table près de la cheminée. Ils parlaient toujours de choses sérieuses pendant que le patron mettait le couvert. Moi j’essayais de ne pas les gêner, de ne pas avoir l’air trop curieuse ou trop malpolie en les regardant tout le temps. Mais il y avait quelque chose d’étrange. Je peux pas dire quoi mais je sentais couler en moi comme un grand bonheur, j’en avais des frissons le long des bras et je sentais que mes joues se mettaient à chauffer rose puis rouge. Comme si ce bistrot n’était plus ce banal coupe-gorge du fin fond des banlieues, mais c’était devenu un décor de palais pour un prince. J’aurais voulu m’approcher d’eux et les embrasser, ou même leur offrir des fleurs ou du parfum, et m’asseoir là tout près, à portée de voix, à portée de cœur, comme de très vieux amis. Le grand surtout, je voulais rester là à l’écouter, ne plus bouger jamais. Alors je me suis faite toute petite derrière mon comptoir, je me suis assise mais je continuais à les observer sans qu’ils s’en doutent.
C’est trop bête mais je ne savais plus où j’avais bien pu rencontrer ce type-là, son visage me rappelait quelque chose... Le patron avait posé le pain sur la table, puis était reparti dans sa cuisine, d’où on l’entendait faire de la friture avec les poissons qu’ils avaient commandés.

Alors, le grand s’est levé et il a pris le pain. Je reverrai ce geste jusqu’à ce que je meure. Il a pris le pain, il a prié, et il a cassé la miche en deux. Il a donné chacun des deux morceaux, l’un à droite, l’autre à gauche, et rien pour lui. Et à ce moment, juste à ce moment, on s’est retrouvés debout tous les trois, les deux types à la table et moi à mon comptoir. On a sauté sur nos pieds en tremblant comme des feuilles dans la tempête. Le grand avait la tête toute illuminée et son vêtement aussi s’illuminait ! Je vous le jure. Je ne rêvais pas, il faut me croire : ce grand type c’était lui. Lui, le beau gars avec l’âne, celui qu’ils ont emprisonné et crucifié avec les autres brigands, le cadavre quoi. Le Nazaréen. Et une seconde après, il n’était plus là, volatilisé.
Les deux autres ont détalé sans demander leur reste, ils se sont enfuis et sont repartis par les champs de blés, par là où ils étaient venus, à toutes jambes dans la nuit... Quand le patron est ressorti de sa cuisine, avec ses brochettes de poissons à la main, il m’a dit : « Ben, Emma, où sont donc les clients ? » Comme si je le savais moi ? Moi je suis trop bête pour savoir quoi que ce soit, moi j’y comprends jamais rien de rien. Moi je suis Emma, et j’essuie des bols au fond d’une auberge. J’ai bien trop à faire, pour pouvoir rêver.

Mais je rêve quand même. Et je trouve que la vie a un autre goût, maintenant. Et c’est sûrement parce que je suis bête, mais je crois que tout est possible, à présent.

D’après Henri GUILLEMIN et Corine AKLI