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"Pain, vin chair et sang", par Jean-Michel Ulmann

Cultes du dimanche 16 août 2015

Pain et vin, chair et sang, de dimanche en dimanche nous nous souvenons et répétons ce moment de partage du pain et du vin signes de la présence du Christ et de la fraternité des croyants. Tout le culte nous y prépare. Dénouement de ce service, la célébration du dernier repas de Jésus et ses dernières paroles n’annoncent pas la fin d’une aventure. Elles préfigurent, un renouveau, quelque chose de neuf et de réjouissant : la victoire de la vie sur la mort. Rien que ça.

Les trois textes de ce jour centrés sur le pain et le vin ouvrent la voie à cet événement. Les Proverbes d’abord, puis l’épître de Paul à ses amis d’Ephèse, et enfin l’évangile de Jean, préludent cette renaissance. Ils ne sont pas les seuls à traiter ce sujet alimentaire.
Une cinquantaine de scènes avec un S, dans le Premier et dans le Nouveau testament ont pour cadre un repas. Repas-rencontre, repas-fête, repas-trahison, repas-sacrifice, ils racontent tous ce temps de partage entre les hommes où Dieu manifeste sa présence. Ces moments forts où se tissent les liens entre la parole et la nourriture aboutissent à la Cène où le Verbe, fait chair, se donne à manger comme « pain de vie ».

Le repas peut être un cadeau, signe de la grâce de Dieu, comme la manne au désert pour un peuple affamé (Exode 16) mais il peut aussi être une épreuve (la même manne qui lasse le peuple par sa fadeur ou suscite la convoitise de certains qui cherchent à l’amasser au-delà de leur besoin journalier. Lieu inscrit et révélateur de la réalité, le repas est aussi le lieu du rêve, de l’utopie. L’image par excellence du royaume de Dieu, c’est un banquet, une table autour de laquelle tous sont invités au nom de nouvelles valeurs de réciprocité et de fraternité.

Aujourd’hui encore, repas d’affaire ou de famille, tête à tête ou banquet, c’est à table, que l’on parle de choses importantes. Difficile d’imaginer la Cène chez McDo. Le repas est le lieu du quotidien, où la vie passe, tourne, surgit avec toutes ses contradictions. II marque des séparations (le dernier repas de Jésus avec ses disciples (Jean 13) comme des retrouvailles (celles de Joseph avec ses frères). Bref, on mange beaucoup tout au long de la Bible et les repas sont souvent le théâtre d’actions décisives, le lieu où il se passe quelque chose d’essentiel.

Jésus pourvoit souvent au ravitaillement ; c’est lui qui fournit les pains d’orge et les poissons qui seront distribués. On compte pas moins de six récits de multiplication des pains. Mais là, Il fait du marketing. Il produit et fait distribuer ; Il ne s’identifie pas encore, Il ne s’assimile pas au pain et au vin. Il ne se confond pas avec eux. Les communicants comme on dit parleraient d’un teasing ; vous savez, cette technique publicitaire : temps N°1, une l’énigme, un mystère, temps N°2, la révélation. C’est un peu ce qui arrive avec les trois lectures de ce dimanche.

Revenons donc au thème du pain et du vin des trois textes du jour. Un thème, vous l’avez remarqué, qui va crescendo des Proverbes à Jean en passant par Paul.

Tout commence de façon très officielle et autorisée avec les proverbes : A qui manque de bon sens, aux étourdis, la sagesse dit : venez mangez de mon pain, buvez le vin que j’ai préparé ; quittez l’étourderie ET vous vivrez, prenez le chemin de l’intelligence. Salomon, l’auteur supposé, fait appel à la raison. Toutefois, dès cette première lecture nous comprenons que le vin servi par la sagesse n’est pas un cru ordinaire, la première piquette venue. Mais une appellation contrôlée par la loi sous le regard de la Sagesse. Le vin de l’intelligence. Quittez l’étourderie et vous vivrez. Autrement dit tournez-vous vers l’essentiel.

Paul dans son épître aux Éphésiens reprend et amplifie ce principe de précaution qui prône la tempérance (pas l’abstinence) et invite à prendre d’autres chemins : « Ne vivez pas comme des fous mais comme des sages ; Ne vous enivrez pas de vin car il porte à l’inconduite ; soyez plutôt remplis de l’Esprit saint, chantez le seigneur, célébrez-le de tout votre cœur ». On avance. Par un subtil glissement l’esprit saint remplace maintenant l’Intelligence, le cœur supplante la raison. La sagesse consiste à ce remplir de l’Esprit. Ce n’est pas innocent. Le ton change. Ce qui était obéissance, soumission, devient reconnaissance, réjouissance : « Chantez, célébrez ! » A la fois pratique, pédagogique et exhortative la lettre de Paul opère une transition essentielle.

Mais comment s’y prendre pour réaliser ce saut périlleux de la loi à la foi ? C’est Jean qui nous le dit haut et fort.
Jean, « le disciple que Jésus aimait » entre dans le vif du sujet et porte le coup de grâce (au bon sens du terme) de la formidable assurance – oserait-on dire « culot » - de Jésus qui dit à la foule : « Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel, si quelqu’un mange de ce pain il vivra éternellement. Le pain que je donnerai c’est ma chair donnée pour la vie du monde (...) Ma chair est la vraie nourriture et mon sang est la vraie boisson ». Cette fois, Jésus n’est plus distributeur et fournisseur. Producteur il devient lui-même produit. Dans le même mouvement nous assistons à une incarnation puis à une transfusion et à l’annonce d’une transformation. Tout cela est très charnel, très physique. Corps et âmes sont intimement mêlés et concernés par cette parole. Nous le disons bien dans notre profession de foi : « je crois à la résurrection de la chair… ». Jean déroule le grand secret de Dieu dévoilé par Jésus-Christ : En Christ, Dieu prend le visage nouveau d’une réconciliation du monde visible et invisible, de la chair et de l’esprit, du corps et de l’âme et, de cette réconciliation œcuménique, l’église, composée de juifs et de païens, est la promesse et le germe.

C’est fort ! Et cela ne s’arrête pas là. Ce qui suit provoque quelque chose qui dépasse l’entendement, quelque chose d’inouï : «  Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi, je demeure en lui  ». Ce partage (ou ce don) n’est pas à sens unique. Il y a un va et vient, un aller et retour, des vases communicants. Il y a de la circulation. Il y a de la vie ! Car Jésus invite au partage mais surtout à l’échange. Donc pas de subordination du receveur au donneur mais parité, pas d’autorité, pas de loi, pas de pouvoir mais égalité, pas de hiérarchie mais une fraternité non seulement entre le Père et son Fils unique, entre Jésus et ses disciples, par conséquent avec nous, mais aussi entre nous tous qui partageons ce pain et ce vin. C’est l’assurance du lien divin-humain ; l’annonce d’une nouvelle alliance c’est de l’amour, appellation divine contrôlée. Dans sa traduction et commentaire de l’Evangile de Jean, Jean-Yves Leloup, philosophe, prêtre et théologien orthodoxe, écrit : « L’unité avec Jésus, l’immanence réciproque s’épanouit en amour des uns envers les autres dans et par la célébration eucharistique qui appelle à la créativité et au changement nécessaire des situations inspirées par une culture de l’asservissement et de la mort. Croire à l’incroyable, c’est être à l’écoute de l’inédit, de ce qui est à faire ; c’est avoir le courage de détecter les traces d’une espérance qui est là sans s’imposer ni se confondre avec les exigences d’un passé révolu mais qui persiste à réclamer que l’on voie d’abord avant de croire ».

Ainsi partant des proverbes et de leur règle de bonne conduite pour vivre ici-bas, nous en arrivons à la promesse de la vie éternelle.

Notons, au passage, que Jean en profite pour mettre en garde les amateurs : « Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé (la manne dans le désert). Eux, sont morts, celui qui mange ce pain vivra éternellement ». Autrement dit méfiez-vous des contrefaçons. Il n’en manquait pas à l’époque. Il n’en manque pas aujourd’hui. Elles sont politiques, économiques, commerciales, sectaires, techniques parfois aussi culturelles. Cet avertissement est toujours valable.

La traçabilité de ce pain et de ce vin est d’origine paternelle, vendangé dans les vignes du Seigneur, elle est fertilisée par le Logos, le Verbe que l’on retrouve dans le Prologue de Jean. De ce fait elle possède une vertu singulière. Ces nourritures fortifiantes en nous régénérant se renouvellent. Par une extraordinaire arithmétique eucharistique en les divisant elles se multiplient. « Ce pain descendu du ciel « n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts, celui qui mange ce pain vivra éternellement ». C’est dire qu’il ne manquera jamais. Puiser ces paroles ne les épuise pas. Au contraire. Un sacré retour sur investissement. Dieu n’est pas économe. Par son Evangile Il répand son amour, C’est lui qui a commencé. Il nous invite à en faire autant. Sa parole –logos qui s’est fait chair (Prologue de Jean : « le Logos est Dieu, le Logos a pris chair. Il a fait sa demeure en nous »), sa parole ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.

Nous savons donc ce qu’il nous reste à faire…La porter. Paul insiste : « Chantez le Seigneur et célébrez-le de tout votre cœur ; à tout moment et pour toute chose… ». Il s’agit d’une parole en actes, d’un verbe efficace.
Enfin, cerise sur la gâteau, « la parole c’est aussi ce nous qui tient dans l’attente, dans la possibilité d’une écoute et d’une relation ».

On pourrait s’intéresser à bien d’autre chose dans l’évangile de Jean. En particulier sur l’incrédulité des juifs – pour qui se prend-il ? – et même des disciples de Jésus, qui après le discours eucharistique disent (verset 60) : « Cette parole est trop forte, qui peut l’entendre ? » Cela promet d’autres beaux dimanches...

Nous avons tous participé à des repas copieux, des banquets délicieux, des festins interminables, des balthazars plantureux. Nous en sortons repus, rassasiés, un peu ensommeillés, la peau de ventre bien tendue ; merci petit Jésus. Cependant, dès le lendemain, nous avons à nouveau faim.
Le repas auquel nous sommes invités à présent, et dont personne n’est exclu puisque Jésus est mort pour tous les hommes, ce repas ne nous endort pas ; il nous réveille ; le pain et le vin riches en calories fraternelles et évangéliques que nous allons partager, comble le grand creux de nos vies. Ils les comblent d’amour, de pardon et d’espérance. C’est une grâce, alors réjouissons-nous !

Amen