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La Bible, une terre sainte à défricher ?, Par Catherine Axelrad

Cultes du dimanche 28 février

Lectures :

Ecouter la prédication :


Nous venons d’entendre quatre textes magnifiques ; quatre textes qui font partie, d’une manière ou d’une autre, des fondements de notre foi monothéiste et chrétienne :

Et pourtant, ces textes fondateurs, ces textes que nous aimons, nous sommes quasiment certains qu’ils sont tous plus ou moins fabriqués. Attention, quand je dis fabriqués, je ne veux pas dire faux ; je veux dire bricolés, et bricolés au fil des siècles : construits et reconstruits, récrits, copiés et modifiés, découpés peut-être, déplacés sûrement, retravaillés, recopiés, récrits, traduits… Tout cela à partir de sources diverses, certaines très anciennes, d’abord orales, d’autres plus récentes et déjà écrites. On pourrait passer beaucoup de temps sur chacun de ces textes, je me borne à quelques exemples rapides : les cornes, ces cornes admirables du premier taurillon de Joseph, ces cornes gigantesques qui promettent la victoire aux tribus de ses fils Ephraïm et Manassé, ces cornes qui symbolisent bien sûr la force mais qui appartiennent sans doute à une espèce animale tellement ancienne qu’elle a disparu depuis longtemps, ces cornes qui viennent probablement de la mythologie assyrienne, on en retrouve la trace presque mille ans plus tard, dans la bénédiction que Luc met dans la bouche de Zacharie au moment de la naissance de Jean-Baptiste : Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, d’être intervenu en faveur de son peuple, d’avoir assuré sa rédemption, et de nous avoir suscité une corne de salut dans la maison de David, son serviteur...
Et voilà qu’on se rend compte que cette prière n’a pas été écrite par Luc, ou en tous cas pas entièrement, mais qu’il a mis dans la bouche de Zacharie, comme dans celle du vieux Siméon au temple, d’anciennes prières juives peut-être traduites en grec - peut-être des prières judéo-chrétiennes, peut-être déjà utilisées dans les premières communautés - et qu’il l’a fait pour manifester dès le début de son évangile que ce salut attendu depuis si longtemps, c’est en Christ qu’il se révèle. Et la bénédiction de notre première lecture, cette bénédiction pour Joseph, le texte nous dit que c’est Moïse qui la prononce - mais elle ressemble beaucoup à la bénédiction prononcée par Jacob pour Joseph, son fils - bénédiction que l’on trouve à la fin de la Genèse ; celle que nous avons entendue se trouve à la fin du Deutéronome, mais elle est probablement beaucoup plus ancienne que le reste de cette partie du Pentateuque - et sûrement encore plus ancienne que le texte de l’exode, cette grande chose à voir qui interpelle Moïse.

Mais alors, quand la bénédiction que nous avons entendue demande pour Joseph "la faveur de celui qui demeure dans le buisson", de quel buisson s’agit-il ? Est-ce une formule qui aurait été ajoutée au texte, des centaines d’années plus tard, pour coïncider avec le récit de révélation dans le buisson en feu ? Ce n’est pas sûr, parce que pour cette histoire de buisson, Seneh en hébreu, il y a plusieurs hypothèses et donc encore des questions : est-ce que c’est simplement, comme certains le supposent, une conséquence de la ressemblance de ce mot avec le nom du mont Sinaï - ou est-ce aussi, autre hypothèse très sérieuse, une mystérieuse référence à un rite encore plus ancien, encore plus mystérieux, à un dieu très ancien, un lieu de culte mal défini, bien avant Moïse ?

Vous êtes peut-être en train de vous dire que cette avalanche de questions ne sert à rien, qu’elle ne fait pas avancer notre foi et encore moins sa transmission. Nous avons besoin de certitudes, le questionnement des textes nuirait à la foi. C’est ce qu’on lit ou entend ces temps-ci, y compris parmi les protestants, y compris en France ; et cela alors même que quelques courageux musulmans islamologues, à la suite des recherches du théologien Mohammed Arkoun, aujourd’hui disparu, commencent eux-mêmes à affirmer que le Coran n’a pas plus été dicté à l’un que la Bible aux autres, que lui aussi doit être étudié dans son contexte, en recherchant dans le texte l’histoire de sa rédaction - et je suis sûre que nous sommes tous très admiratifs de ces théologiens musulmans et que nous trouvons tous cette approche du texte enrichissante et féconde.
Mais alors comment pourrait-on remettre en cause, par exemple, le caractère théologique des cours d’histoire biblique, par exemple ceux de Thomas Römer (celui sur Joseph et ses frères vient de commencer, il est accessible en ligne sur le site du Collège de France) ?
Pour ma part, je tiens ici remercier l’institut protestant de théologie - et donc tous les protestants présents, puisque tous, en participant financièrement à la formation des théologiens proposée par l’Institut protestant, vous participez à cet enseignement - un enseignement théologique protestant, nourri par les connaissances de celles et ceux qui le prodiguent, et nourri par leur foi - mais une foi qui n’impose rien, et qui accorde au questionnement toute son importance. Car bien plus que les réponses toutes faites, ce sont ces questions qui font vivre notre foi et nous permettent de la transmettre ; oui, Dieu se laisse voir à nous dans la Bible, c’est une flamme qui brûle sans détruire - une flamme qui nous surprend, à tel point que nous faisons à notre tour un détour pour voir cette grande chose à voir - un détour pour croire, pour défricher cette terre sainte - pour l’explorer avec respect, oui, en enlevant nos sandales, mais en gardant les yeux ouverts pour y voir les signes de ce Dieu qui transcende notre histoire.
Et où pouvons-nous les voir, ces signes ? Dans le buisson nous ne savons même pas qui se laisse voir par Moïse : le messager (verset 2) ou Yahvé lui-même (verset 4) ? Mais dans le texte biblique, toutes ces questions nous permettent de découvrir l’essentiel : les véritables messagers de Dieu, ce sont les générations dont on trouve la trace dans la Bible ; toutes ces générations qui, d’une manière ou d’une autre, depuis des millénaires, parce qu’elles ont d’une manière ou d’une autre participé à son écriture, sont présentes dans le texte ; ce qui se laisse voir dans ce texte, à condition qu’on garde les yeux ouverts, c’est la recherche de Dieu de toutes ces générations, c’est à dire leur foi.
Si nous cherchons dans la Bible les textes avant le texte, puis les traces des interventions successives des uns et des autres, c’est parce que nous avons appris à voir dans ces traces des signes de la présence des uns et des autres - de leur présence avant nous, et donc de leur présence en nous.
En nous précédant dans la foi, en faisant un détour pour voir, toutes ces générations ont répondu à l’appel de Dieu, qu’elles l’aient appelé El Shaddai, Elohim ou Yavhé, et ainsi elles nous permettent d’y répondre avec elles - d’y répondre à notre manière, dans notre génération, mais en étant unis avec elles par la foi. Dans la bénédiction des douze tribus nous entendons l’écho d’une époque encore bien plus ancienne que celle de la plus ancienne rédaction des premiers textes de l’Ancien Testament - une époque nomade où Dieu aussi est nomade, une époque d’avant l’histoire, où chaque patriarche bénissait sa propre tribu - et voilà que par la force d’un mot, par la force d’une corne, l’écho de cette époque nomade se fait entendre jusque dans l’évangile de l’enfance de Jésus, et participe ainsi à la révélation de l’accomplissement de l’ancienne promesse par le salut offert en Christ. Oui, la Bible est un livre saint, que nous sommes invités à défricher parce que c’est un lieu de fragments et de signes - des signes d’une recherche humaine et donc contradictoire, mais une recherche ardente et sincère ; des signes d’une présence divine que nous ne pouvons jamais percevoir en totalité, mais des signes qui nous rapprochent de cette présence divine et nous permettent ainsi, comme le vieux Siméon, de la rencontrer en Christ, dans la Paix.

Amen