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"Joindre les mains, c’est rejoindre les autres", par Christine Décamp

Cultes du dimanche 24 juillet 2016

« Quand vous priez, dites : Père, que ton nom soit reconnu pour sacré et que ton règne vienne ! » Voici l’un des passages clé de l’Evangile, ce moment où Jésus enseigne la prière à ses disciples, en leur apprenant à dire « Notre Père » et laisse, par cette occasion, en héritage aux générations futures le texte de prière par excellence en usage dans toute l’Eglise chrétienne.
Je ne prétends pas aujourd’hui vous apporter un énième commentaire du Notre-Père - d’autres l’ont fait bien mieux avant moi - mais je voudrais simplement réfléchir avec vous sur le sens de la prière dans notre relation à Dieu et au monde.

I. Par la prière, l’homme s’adresse à Dieu
« Jésus priait un jour en un certain lieu » : dès le début de notre récit, nous trouvons Jésus dans sa posture préférée, retiré de la foule, en silence, en train de prier. Nous aussi, nous aimerions parler à Dieu, montre-nous comment faire, lui demandent alors ses disciples. Prier a l’air bien facile, comme ça sur le papier, mais qui parmi nous n’a jamais éprouvé de la difficulté à prier ? Qui ne s’est jamais senti seul, et pas toujours écouté dans ses prières ? Nous avons de la peine à évoquer ce sujet de la prière, par pudeur, sans doute, parce qu’elle touche à notre intime, à notre petit jardin intérieur…

C’est vrai, par la prière, nous nous racontons et nous disons tout de nous à Dieu. C’est un récit intime que je lui confie, dans une relation personnelle entre lui et moi. Il est le seul à qui je puisse raconter tout cela, à qui je puisse m’abandonner, au sens de lâcher prise, de baisser la garde. Je peux lui faire confiance parce que j’ai foi en lui. D’ailleurs, c’est la même racine pour les mots « foi » et « confiance ». L’une ne va pas sans l’autre.

Lorsque nous sommes seul avec Dieu, en tête à tête avec lui, j’aurais envie de dire en « cœur à cœur » avec lui, nous avons besoin de nous retrouver seul, pour être au calme, en silence. Pouvoir nous poser quelques instants dans le tumulte de notre vie quotidienne. Dans le texte parallèle au nôtre, dans l’Evangile de Matthieu, Jésus conseille d’ailleurs à ses disciples : « Toi, quand tu pries, entre dans la pièce la plus retirée, ferme la porte et prie ton Père qui est dans le secret. » (Mt 6, 6). Nous ne sommes peut-être pas obligés de nous enfermer à double tour dans une chambre pour bien prier. Mais c’est une image pour nous encourager à faire une pause, à prendre le recul nécessaire sur soi, une invitation au ressourcement nécessaire. J’aime beaucoup l’image qu’utilise le pasteur Antoine NOUIS, dans son Catéchisme protestant, la prière est comme le fait d’accorder régulièrement un instrument de musique pour qu’il émette un son naturel et harmonieux. La prière est ce temps de halte nécessaire pour réaccorder toute notre vie sur le « la » que nous donne la Parole de Dieu.

Ce temps de pause, de silence, d’un recentrement sur soi-même pourrait être vu avec ironie, à la manière de PREVERT qui réécrit notre prière avec ces mots :

« Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre […] »

ou encore avec l’ironie philosophique à la manière de KANT :

« quand un homme est surpris se parlant à haute voix à lui-même, cela le rend d’abord suspect d’avoir un léger accès de folie. »

Non, la prière n’est pas repli égocentrique qui deviendrait soliloque. Car l’humain est un être fondamentalement relationnel. L’homme ne peut pas vivre bien longtemps livré à lui-même, complètement isolé, sans aucune relation. Il a besoin de dialoguer, d’échanger, d’entrer en contact avec l’autre, et surtout le Tout-Autre.
La théologie est la pensée de cette relation entre Dieu et l’homme, avec toute l’importance que comporte cette petite conjonction de coordination. Ce ‘et’ qui, à la fois, établit une distance : l’homme et Dieu sont différents, deux entités séparées et qui ne sont en rien égales. Il y a bel et bien une véritable distance entre la finitude de l’homme et l’infini de Dieu, entre le relatif et l’Absolu. Mais ce ‘et’ établit néanmoins une relation, il est un véritable trait d’union entre eux deux. Dieu n’existe qu’à travers sa création et l’humanité qu’il a créée, et nous, nous ne pourrions exister sans ce grand Mystère absolu qui donne sens à notre existence.

Oui, mais alors comment entrer en relation avec Dieu ? A ma connaissance, il n’y a pas encore de ligne téléphonique directe avec le ciel…
C’est par l’intermédiaire du Christ que nous sommes en relation avec Dieu. Jésus nous invite à vivre une relation intime avec Dieu, de nous penser avec lui. C’est tout le résumé du Christianisme : Dieu Emmanuel, Dieu parmi nous, avec nous. Et quel texte le dirait mieux que celui du « Notre Père » que nous venons de lire ? Jésus nous montre le chemin d’une relation inédite vécue avec Dieu : le rapport intime qu’un père entretient avec ses enfants. Cela est impensable pour les juifs de l’époque qui déjà ne peuvent prononcer le nom de Dieu (le tétragramme : 4 lettres imprononçables pour respecter la sainteté de ce nom), alors encore plus impensable de s’inscrire dans cette familiarité avec lui en le nommant « Abba », ce qui signifie « Papa » en araméen. Avec Jésus-Christ, Dieu devient le véritable partenaire de dialogue dans une relation d’amour. Ce sont les trois figures de la Trinité qui nous disent cet amour : on accède au Père par l’intermédiaire du Fils grâce au don de l’Esprit-saint. A la fin de notre texte, Jésus encourage ses disciples : « à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il l’Esprit saint à ceux qui le lui demandent ! » (Luc 11, 13).

L’apôtre Paul explique à la communauté des Galates cette nouvelle relation : « Et parce que vous êtes des fils, Dieu a envoyé dans notre cœur l’Esprit de son Fils, qui crie : Abba ! Père ! » (Ga 4, 6-7). Désormais, l’homme n’est plus esclave car il est reconnu comme fils de Dieu et donc héritier du Père, cohéritier du Christ.
Lorsqu’il nous transmet le modèle de prière qu’est le « Notre Père », Jésus nous invite à confesser cette confiance que nous avons en Dieu. La prière devient une confession de foi.

II. La prière est confiance
Dieu se révèle en nous par la prière, il n’est plus seulement un concept théologique, une idée lointaine mais bel et bien une présence qui se fait proche. C’est ce que dit LUTHER : « Foi et Dieu sont inséparables. Ce à quoi tu attaches ton cœur et tu te fies est, proprement, ton Dieu. » En priant, chacun fait advenir le Dieu qu’il confesse.

Mais comment savoir si Dieu est disponible pour moi ? N’a-t-il pas déjà des milliers de choses à faire ? A quoi cela va-t-il servir que je prie ?
« Demandez, et l’on vous donnera ;
cherchez, et vous trouverez ;
frappez, et l’on vous ouvrira »
lit-on dans notre texte.
Dieu n’attend qu’une seule chose : que nous lui parlions. Lui faire confiance, en lui déposant tout ce qui nous anime et nous habite. L’essentiel n’est pas tant le contenu que le contenant, plus que le message de la prière c’est le fait même de nous adresser à Dieu. Je cite CALVIN :

« L’important est de se laisser traverser par l’intention vive de la prière. »

Parler à Dieu, par la prière, c’est vivre cette relation de confiance avec lui. Cette discussion, cette « causerie » comme disait le pasteur André Dumas, « prier c’est causer avec Dieu », c’est s’adresser à l’ami proche, au confident à qui l’on peut tout dire.
« Causer à Dieu » peut donner l’impression de perdre son temps, temps que l’on pourrait mettre à profit dans l’action ou la réflexion. Mais, en réalité, c’est du temps de gagné contre la solitude, l’enfermement et la détresse.

Bien sûr, Dieu sait déjà ce dont nous avons besoin. Il connaît déjà nos doutes, nos désirs, nos blessures. Mais ce qu’il souhaite, par-dessus tout, c’est que nous lui parlions. La prière est là notre moyen d’expression, d’entrer en dialogue avec lui et de répondre à son amour. Il attend de nous un cri du cœur, une complicité filiale, une déclaration d’amour réciproque.
Oui, mais comment faire pour prier ? Je ne sais pas m’y prendre…

Lorsque j’ai préparé cette prédication, j’ai eu une discussion avec une amie catholique sur le sujet de la prière. Elle m’a raconté son expérience personnelle. Bien que croyante, elle s’est sentie obligée, à une époque, de taire sa foi vis-à-vis de ses collègues et même de certains de ses amis car elle fréquentait un milieu très anticlérical où il était mal vu d’être chrétien, pire de pratiquer sa foi !
Et puis, elle m’a confié qu’un jour, après des années sans avoir pratiqué, elle est entrée dans une église. Là, elle s’est assise devant une statue de Marie qui était accompagnée d’une prière qui disait que Marie accueillait toute personne qui se présentait à elle et que, comme une mère, elle ouvrait grand ses bras pour les porter en son sein. Depuis, la prière est, pour elle, une véritable relation personnelle vécue avec celle qu’elle considère comme une mère, une sœur, une amie.

Alors, quand il nous est difficile de prier, rien de plus simple que de demander à Dieu son aide. Admettons que nous ne savons pas comment nous y prendre, et demandons-lui de nous rendre disponibles pour ce temps privilégié passé avec lui. N’hésitons pas à lui remettre nos difficultés et à lui demander le soutien de son Esprit. Comme nous le faisons, au culte, lorsque nous lui demandons son éclairage avant d’ouvrir la Bible, avec la prière d’illumination.

Et puis, il y a mille et une façons de prier. Il n’y a pas que la prière de demande. Sinon, je crois que l’on s’approprierait Dieu pour ne voir en lui que celui qui répondrait à nos attentes, celui qui pourvoirait à nos besoins. Nous pouvons aussi prier Dieu pour le louer du don de sa création, pour lui rendre grâces quand il fait alliance avec nous, pour lui remettre nos manquements et recevoir son pardon, et surtout pour l’écouter quand il nous parle et se révèle à nous.

Parce qu’après avoir parlé, après nous être exprimé, nous sommes prêts à écouter, à recevoir la Parole de Dieu. A l’écoute de notre foi régénérée et ressourcée dans la prière, et à l’écoute de la puissance créatrice de Dieu au sein de notre vie. Nous recevons l’espérance d’une Parole qui nous transforme et nous met en marche avec et pour les autres.

III. Dieu transforme l’homme à travers la prière
Dieu nous connaît depuis toujours et cela même avant notre naissance. « Je te connaissais avant même de t’avoir formé dans le ventre de ta mère » dit-il à Jérémie. Certes, il connaît nos faiblesses et nos limites, mais cela ne l’empêche pas de nous confier sa création. Il nous donne les clés pour que nous prenions part au monde et pour que nous nous en occupions au mieux. Il nous en rend capables et nous offre même une certaine liberté, une liberté créatrice qui permet à chacun de s’exprimer.
C’est par la prière, dans ce dialogue privilégié avec nous, que Dieu nous revitalise, nous encourage à oser entreprendre. Sa force créatrice est à l’œuvre en nous. Raphaël PICON, qui a été mon professeur de théologie, écrivait que « la prière est traversée par une dynamique créatrice » divine qui nous inspire et mobilise nos propres actions.
C’est-à-dire qu’une fois portés par cette « dynamique créatrice », nous sommes appelés à la mettre en œuvre dans notre vie. La prière est un peu le tremplin, l’élan de notre vie spirituelle vécue en confiance avec Dieu et avec nous-mêmes. Nous sommes maintenant réconciliés avec nous-mêmes, en phase avec nos valeurs, à l’aise dans nos bottes de chrétien, alors nous n’avons qu’une envie c’est de partager cette foi avec les autres. Celui qui prie n’est plus seul, il ne reste pas enfermé dans sa tour d’ivoire, mais, au contraire, il se relie aux autres. Il est relié à lui-même et relié aux autres.

La prière devient alors communautaire, elle fait Eglise, elle est communion des fils et des filles rassemblés au nom du Christ. Nous avons un bel exemple de cette communion spirituelle lors de la prière d’intercession. Quand nous prions les uns pour les autres, nous prions les uns avec les autres.
Mais, trop souvent, nous nous sentons impuissants face à tant de drames et d’injustices pour lesquels nos prières ne suffisent pas. Comment ces quelques mots pourraient-être efficaces face à tant de maux et de misère ?
Dieu nous rassure, il n’attend pas de nous une prière parfaite et efficace mais une sincérité de cœur. Lorsque nous prions pour les autres, ceux-ci deviennent, pour nous, des frères en Christ avec qui nous partageons une même espérance, une même grâce, un même amour.
Et puis, nous nous portons mutuellement dans nos prières. En partageant nos doutes, nos faiblesses, mais aussi nos joies, nos attentes, nous nous sentons bien moins seuls et nos fardeaux deviennent tout à coup plus légers !

Pour terminer, je rendrai hommage à mon professeur Raphaël PICON, décédé en début d’année. Au mois d’avril, une journée en son honneur a été organisée à la faculté de théologie.
Pour évoquer sa pensée, son collègue et ami, Laurent GAGNEBIN, a cité cette très belle maxime, cette devise qui illustre notre texte du jour :
« Joindre les mains, c’est rejoindre les autres. »

A travers la prière, nous sommes en relation avec Dieu, un Père qui nous parle et nous fait renaître à nous-mêmes. Une fois reçu cette force, cette « dynamique créatrice » qui nous vient de Dieu, nous sommes invités à manifester notre foi dans le monde et avec les autres.
Et Laurent GAGNEBIN termine son intervention en rappelant que lorsque nous prions « ce n’est pas parce que nous avons les yeux tournés vers le ciel, que nous n’aurions plus les deux pieds sur la terre. »

Amen.