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« Une exigence d’authenticité qui nous bouscule », par Catherine Axelrad

Cultes du dimanche du 19 février 2017

Lectures :

Depuis un mois, les textes proposés dans les lectures dominicales dans un grand nombre d’églises chrétiennes sont ceux qui composent le 5ème chapitre de l’évangile de Matthieu : ce moment où les disciples récemment recrutés par Jésus sont regroupés autour de lui sur la montagne. Ils sont venus écouter des conseils de vie auprès de quelqu’un qu’ils considèrent encore surtout comme un sage Rabbi – il y en a beaucoup à l’époque, qui se retirent pour prêcher loin des villes et des synagogues – et pendant ce moment de l’évangile, ce long discours qu’on a donc l’habitude d’appeler le sermon sur la montagne, nous allons découvrir avec les disciples que justement, Jésus n’est pas un Rabbi comme les autres.

Dans le chapitre 5 de l’évangile de Matthieu, si on suit le découpage qui nous était proposé, on voit que ce discours est construit comme une rédaction : la 1ère partie – les Béatitudes - annonce l’incroyable renversement des valeurs du message chrétien : Heureux les pauvres, heureux les doux, heureux malgré l’absence de bien être, heureux malgré les souffrances, comment est-ce possible…
Andreas en a parlé il y a trois semaines, je les mentionne seulement parce que les trois parties qui suivent sont les conséquences de cette découverte : la 2ème partie (le sel de la terre, la lumière du monde) affirme que nous devons la vivre dans la joie, sans cacher notre originalité et notre lumière intérieure.
Et les 3ème et la 4ème parties, dont nous venons d’entendre de longs extraits, nous montrent que ce renversement des valeurs modifie aussi fondamentalement le rapport des chrétiens à la loi juive.
Donc le chapitre est un peu construit comme une rédaction - ça ne veut pas dire que Jésus l’a dit exactement comme cela – en fait on pense que ce discours a probablement été écrit à partir d’un recueil des paroles de Jésus, que les disciples avaient notés rapidement après sa disparition et dont les évangélistes se sont servi.

Ce qui est important aujourd’hui c’est que même si Jésus dit qu’il n’est pas venu abolir la loi mais l’accomplir, nous allons voir que cet accomplissement détermine une transformation incroyable, quelque chose de totalement nouveau à l’époque, et jusqu’à aujourd’hui.
C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de revenir sur ce discours, car il nous place au cœur même de la problématique chrétienne – cette alliance nouvelle dont parle Paul, cette exigence d’authenticité individuelle et ecclésiale qui est au cœur de notre foi, y compris de notre foi protestante.
Alors il ne faut pas oublier que ce discours, dans la bouche de Jésus et aussi cinquante ans plus tard quand il est rédigé dans l’évangile de Matthieu, ce discours est tenu dans une société mélangée, une société pluriculturelle où les grecs ne vivent pas comme les juifs, ni même comme les romains, une société où les juifs eux-mêmes ne vivent pas tous de la même façon, certains vivent plus « à la grecque », d’autres trouvent des arrangements avec la loi…

Et nous allons voir qu’aujourd’hui aussi, les relations interculturelles nous permettent de mesurer l’importance et l’actualité de ce message – ne serait-ce que dans ce fameux passage où Jésus parle d’adultère, de répudiation ou de rupture, il s’exprime de manière très sévère mais en réalité pour la première fois le texte prend en compte le point de vue de la femme, dans des sociétés – juive, grecque, romaine – des sociétés où d’une manière ou d’une autre elle est considérée comme un être totalement inférieur, une possession à peine au dessus des animaux, tout juste bonne à la continuation de l’espèce pour les grecs et les romains.
Jésus parle d’une femme comme d’un être humain à part entière, et c’est déjà complètement nouveau dans ce contexte. Mais ce qui l’est encore plus bien sûr, c’est le fond de l’affaire, cette exigence que Jésus introduit chaque fois par « et moi je vous dis ». Cette exigence on pourrait la résumer ainsi : Vous avez entendu une loi qui permet de vivre en société, sans trop vous entre-tuer, sans trop vous voler, sans mentir et sans utiliser le nom de Dieu pour vos petites affaires – et moi je vous dis : cette loi n’a de valeur que si vous y mettez votre cœur, si vous en cherchez le sens véritable – l’esprit, pas la lettre - pas seulement pour trouver un fonctionnement vivable en société mais surtout pour vivre vraiment l’amour de Dieu.
Vivre vraiment l’amour de Dieu pour les humains, pour chaque être humain, c’est vivre cette alliance nouvelle dont parle Paul, quand il dit que la lettre tue mais l’Esprit fait vivre.
Et la conclusion de ce discours est encore plus stupéfiante, car il s’agit d’une remise en cause de la loi du talion - œil pour œil, dent pour dent etc - Jésus va jusqu’à dire de pratiquer l’amour de son ennemi – ne pas rentrer dans son jeu, ne pas devenir comme lui – ne pas devenir comme lui, au contraire, quelquefois, l’aider à évoluer.
A l’époque de Jésus et un peu plus tard, à l’époque des premières communautés chrétiennes qui ont produit les évangiles, ce discours était tout simplement stupéfiant par sa nouveauté. Il remettait en question un fonctionnement traditionnel, en dénonçant une loi sans amour, une hypocrisie dans laquelle les puissants et les responsables religieux s’épanouissaient - et d’ailleurs c’est bien cette exigence d’authenticité qui a conduit Jésus à la croix.

Aujourd’hui dans le monde, malgré les nombreuses occasions où elle n’est pas respectée, on pourrait penser que cette exigence a été entendue, au moins partiellement. Et il est vrai que beaucoup essaient de la pratiquer, au nom du Christ ou simplement au nom de l’humanisme qui les anime. Je pense au livre, et au film récemment produits par le journaliste Antoine Leiris qui a perdu sa femme au Bataclan : « Vous n’aurez pas ma haine ». Certains critiques se sont permis de commenter ce titre en parlant d’affirmation bravache, de posture – mais ils n’ont rien compris, vous n’aurez pas ma haine ne signifie pas l’absence de colère, ce serait impossible - cela signifie, malgré la colère, le refus de rentrer dans une spirale de violence et de détestation car cette spirale serait contraire aux principes humanistes qui animent l’auteur et fondent notre société.
Et sans vouloir faire de personne un chrétien malgré lui, car cette exigence d’authenticité ne peut se vivre que dans le respect de la liberté de chacun, on peut penser – pour ma part j’en suis convaincue – que son refus de haïr trouve son origine dans le Christ, très précisément dans ces textes qui sont au cœur de notre foi chrétienne. Mais nous savons aussi que nous devons, encore et toujours, redire cette exigence d’authenticité, la vivre de notre mieux – car elle est tellement opposée à notre nature humaine que ce n’est pas toujours facile.

J’ai participé récemment à un dialogue interreligieux où je crois avoir surpris un ou deux messieurs en disant que la décence n’est dans le fait de montrer ou non ses cheveux, elle est dans le regard que l’homme porte sur la femme et sa chevelure. Pour nous c’est évident, n’est-ce pas ? Mais comme je le disais tout à l’heure, les relations interculturelles nous permettent de mesurer à nouveau tout ce que nous tenons pour acquis en oubliant souvent à qui nous le devons, en oubliant que c’est Jésus qui nous a appris la fraternité, y compris entre les hommes et les femmes – et c’était une grande nouveauté à l’époque, et il y a bien des endroits où ce discours n’a jamais été entendu, jamais mis en pratique…
Et ne nous imaginons pas que cette exigence d’authenticité est toujours mieux entendue dans le monde chrétien – il y a moins de cinquante ans, en Irlande, les jeunes filles enceintes à la suite d’un viol étaient considérées comme coupables, cloitrées à vie et privées de leur enfant – et ce qui s’est passé ces dernières semaines en France, aussi bien au niveau des hommes politiques qu’à Aulnay sous bois, ces scandales où les coupables essaient de s’en tenir à la lettre de la loi au lieu de reconnaître qu’ils n’en ont pas respecté l’esprit – tous ces scandales nous montrent que la tentation est toujours forte d’oublier cette exigence fondamentale d’authenticité et de vérité – heureusement certains essaient d’y répondre, comme Antoine Leiris, comme le jeune Théo, qui lance des appels au calme, qui parvient à ne pas montrer, et peut-être même à ne pas éprouver de colère.

Car oui, cette exigence s’adresse à tous, à commencer par nous qui croyons au Christ : cette exigence s’adresse d’abord à nous, car nous savons qu’elle vient de Dieu, qu’elle manifeste sa présence et son amour parmi les hommes et en eux. Quelles que soient nos difficultés à y répondre, elle nous libère de la lettre de la loi, elle nous fait entrer dans l’esprit de l’alliance nouvelle qui fait de nous – de tous les humains - des fils bien aimés de Dieu. Et c’est donc pourquoi, bien sûr, nous devons aussi chercher à vivre cette alliance en église – il faut même saluer les efforts du pape actuel pour tenter de répondre, dans les contours de son église, à cette exigence d’authenticité, et on voit à quel point cela dérange ceux qui s’étaient si bien habitués à vivre dans la lettre des dogmes…
Nous devons surtout nous efforcer de vivre cette authenticité dans notre église protestante, - on parle beaucoup cette année de l’histoire de la Réforme, nous savons bien qu’elle répondait précisément à cette exigence, à ce besoin vital d’« être ministres, comme dit Paul, d’une alliance nouvelle, non pas de la lettre mais de l’esprit ». Mais nous le savons aussi, cette alliance nouvelle n’est jamais acquise, elle doit toujours être recherchée et mise en œuvre dans notre Eglise – toujours réformée, toujours à réformer, pour répondre à cette exigence que le Christ adresse depuis deux mille ans à tous les humains, cette connaissance que Dieu ne cesse de nous offrir – et je vous propose de terminer simplement avec les mots de la Didache, cette prière des chrétiens des premiers siècles qui est venue jusqu’à nous : « Nous te rendons grâces, notre Père, pour la vie et la connaissance que tu nous as fait connaître par Jésus, ton serviteur ».

Amen

Catherine Axelrad