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La première pierre et la poussière sur le sol

Prédication du dimanche 30 mars 2025, par Bertrand Dicale

La première pierre et la poussière sur le sol

Prédication du dimanche 30 mars 2025, par Bertrand Dicale

Lectures bibliques: Lettre aux Philippiens 3, versets 12 à 14 Jean 8, versets 1 à 11

Nous voici aujourd’hui face à un grand texte. Si la Bible était un objet commercial produit par une industrie culturelle, je dirais que nous sommes dans le best of, dans ce répertoire d’histoires de la Bible que l’on connait souvent depuis l’enfance, même sans aller à l’école biblique, parce qu’elles sont simples, parce qu’elles sont relayées dans nos mémoires par une image décisive.

Salomon qui propose de couper en deux un enfant ; Ponce Pilate qui se lave les mains ; une étoile qui désigne la maison où est né l’enfant ; et aujourd’hui, le Christ qui dit « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. »

Cette phrase est devenue proverbiale, c’est un lieu commun de tout débat en Occident. Ces dernières années, par exemple, dans la pop mondiale, on entend parler de « cast the first stone » chez Taylor Swift, chez TI, chez Childish Gambino, chez Tyler the Creator – des stars planétaires qui véhiculent cette phrase, cette image, cette foudroyante interjection du Christ aux maîtres de la loi et aux Pharisiens.

D'ailleurs, c'est un élément paradoxal de ce texte : nous gardons à la mémoire une phrase, alors que c’est aussi une scène dans laquelle le Christ se tait longuement.

Cet épisode, donc, n'est raconté que dans l’évangile de Jean. Il n'est pas présent dans les évangiles synoptiques – ni dans Marc, ni dans les deux évangiles qu’il a en grande partie inspirés, Matthieu et Luc. Jean seulement, donc, mais pas dans les plus anciens manuscrits connus du dernier évangile, le plus tardif dans sa rédaction, à la fin du Ier siècle. Ce que savait déjà le réformateur Jean Calvin quand il écrit le commentaire de l’évangile de Jean vers 1540.

C'est aussi le seul récit dans lequel il nous est dit que le Christ écrit. Sa prédication, telle qu'elle nous parvient par le Nouveau Testament, est entièrement orale. Mais il nous est dit qu'il écrit sur le sol, dans la poussière, mais, à aucun moment l’évangéliste ne regarde par-dessus son épaule pour nous dire ce qu’il écrit.

Et c’est sans doute la véritable intention de l’évangéliste : que l’on ne sache pas ce qu’il écrit, et que l’on ait ce contraste foudroyant avec sa parole finale. Parce que l’on attend de savoir ce qu’il écrit, avec beaucoup de gens autour de lui, et dans une civilisation dans laquelle l’écrit est déjà au cœur de la vie de la communauté et des individus – pas seulement l’écriture sainte mais, souvenez-vous, on recense la population de manière écrite, c’est un des premiers épisodes de la vie de Jésus.

Donc nous avons cet homme qui écrit, en pleine dispute dans le temple – et l’on pourrait croire que cela serait porté à notre connaissance car ce qu’on vient lui opposer, c’est la loi – une loi écrite qui prescrit la lapidation de la femme adultère.

Les maîtres de la loi et les Pharisiens ne lui amènent pas un problème inédit, une supposition théorique, une parabole. Non, ils viennent avec la loi, avec l’objet de la loi : une femme prise en flagrant délit d’adultère et, puisque la loi dit qu’il faut la lapider, on va voir si tu es si malin que ça ; soit tu la condamnes à mort, soit tu contestes la loi – et alors tu seras exclu du peuple, chassé du temple, peut-être condamné à mort toi-même.

On pourrait croire alors que le Christ va énoncer une autre loi, celle dont il écrit le brouillon sur le sol. On pourrait avoir une autre mise en scène : le Christ se relève, sort de la pièce et laisse lire à l’assistance ce qu’il a écrit sur le sol.

Or non. Il parle. Au lieu de l’écriture, la parole.

Et cette parole, elle est prononcée en deux temps : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. » Puis, il parle dans le secret puisque, tout le monde étant sorti – sorti honteux – honteux de fautes que nous ne connaissons pas, mais que connaissent, dans leur conscience, les maîtres de la loi et les Pharisiens.

Puisque tout le monde est sorti, il ne reste plus que le Christ et la femme adultère. On peut d’ailleurs imaginer – excusez mon réflexe de journaliste – on peut d’ailleurs imaginer que c’est d’elle que nous tenons les paroles du Christ, c’est elle qui est le témoin indispensable au récit de l’évangéliste.

Et ce récit peut inspirer deux réflexions. Une première réflexion à propos de la parole du Christ – et même de la prédication en général. Et une seconde réflexion sur notre vie à tous ; notre vie de femme adultère.

Donc, la prédication, la parole – et la loi.

« Tu ne commettras pas d’adultère », c’est un des dix commandements dévoilés à Moïse par l’Éternel. Et cette interdiction est souvent répétée – dans le Lévitique, par exemple, il y a deux listes de relations sexuelles interdites au chapitre 18 et au chapitre 20 – l’autre femme de son père, la femme de son frère, les animaux et évidemment la femme d’un autre Hébreux. Et donc, Lévitique, chapitre 20, verset 10 : « Si un homme commet l'adultère avec la femme d'un de ses compatriotes, les deux coupables doivent être mis à mort. »

La lapidation est organisée précisément, par exemple au chapitre 7 du Deutéronome – livre dont la tradition dit qu’il a été écrit par Moïse (même si le Deutéronome raconte la mort de Moïse). Donc il est écrit :

« Un jour peut-être, dans l'une des villes où le Seigneur votre Dieu vous aura permis d'habiter, un homme ou une femme (…)  ira servir et adorer des dieux étrangers, ou même le soleil, la lune et la multitude des astres. (…) Si l'on découvre que cette chose abominable s'est réellement produite en Israël, vous conduirez le coupable, homme ou femme, à la porte de la ville et vous le mettrez à mort en lui jetant des pierres.

» Un accusé ne pourra être condamné à mort que sur le témoignage de deux ou trois personnes; le témoignage d'une seule personne ne suffira pas. Les témoins seront les premiers à lui jeter des pierres pour le faire mourir, et le reste du peuple interviendra ensuite. »

Donc les Pharisiens qui amènent la femme adultère, s’ils connaissent la loi, doivent savoir qu’ils vont avoir à lapider la femme adultère eux-mêmes.

Alors nous, protestants, nous aimons bien ces épisodes où le Christ s'oppose aux gardiens du rite, aux gardiens de la hiérarchie, aux gardiens des usages, aux gardiens des lois intangibles parce que, dans notre histoire collective, nous sommes du côté de ceux à qui l’on a dit que la loi est ainsi faite, qu’elle ne se discute pas, qu’elle ne se négocie pas, qu’elle ne s’assouplit pas – taisez-vous monsieur Luther, taisez-vous monsieur Calvin.

Mais là, ce n’est pas uniquement l’affrontement entre la loi et la foi, entre la foi et les œuvres – cela va plus loin encore.

Parce que la femme est incontestablement adultère, d’après le récit ; la loi est incontestable dans le prononcé de la peine : elle doit être lapidée.

Et soudain le Christ met la loi à nu. Et il met à nu cette idée que la loi suffit à juger les humains. En renvoyant ces hommes à leur propre péché, il rappelle ce qu’est la loi dont ils parlent : en fait, et indépendamment de l’horreur du patriarcat décrit ici, parler de la loi comme les Pharisiens du début du texte revient à dire que sera lapidée la femme adultère si elle est surprise en flagrant délit et s’il se trouve des hommes assez hypocrites pour la tuer.

Au passage, cela nous appelle à réfléchir à toutes les lois de brutalité – un adultère, la mort ; un vol, la main coupée ; un délit, l’expulsion hors du pays.

 Ici, la polémique à laquelle est entraîné le Christ vise à le faire se dresser contre la loi et donc contre Dieu. Mais il déjoue le piège. Il ne dit pas « jamais de lapidation » ; il ne dit pas de laisser prospérer l’adultère. D’ailleurs, souvenez-vous qu'il dit aussi (évangile selon Matthieu, chapitre 5) : « Vous avez appris qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère. Eh bien ! moi, je vous dis : Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. »

Face à la femme adultère, il ne vient pas proposer une nouvelle loi d'ordre général : il répond à une situation présente par une parole de présence. Une fois de plus c'est la vérité de sa présence dans nos vies, présence que nous pouvons immédiatement comparer à l'intransigeance puis au silence piteux et au départ des maîtres de la loi qui ne prononcent pas un mot lorsqu'ils sont renvoyés à leur propre existence de pêcheurs.

Mais avant qu’eux se taisent et avant qu’il ne parle, il y a cette scène de théâtre.

Une scène à peu près unique dans la Bible tout entière. Le silence, la tête baissée, le visage qui se lève pas, le doigt qui écrit sur la poussière du sol : l’évangéliste introduit le temps, introduit l'hésitation, introduit la pensée suspendue ; d’une certaine façon, il introduit dans l’évangile l'interstice, l'entre-deux, l’incertain. Disons-le tout nettement : cela ressemble à la vie. La vraie vie.

Des cris, du silence ; une loi qu’on affirme, quelque chose qui s’écrit mais qu’on ne lit pas ; des principes brandis très haut et le pardon du Christ. Qu’est-ce qui ressemble le plus à nos vies ? A nos existences de chrétiens du XXIe siècle ? Car nous posons-nous tant de questions immédiatement tranchables par un seul regard sur la loi ? Sous bénéfice d’inventaire, dans nos vies courantes, avons-nous la tentation réelle de tuer ? Avons-nous l’intention de construire une idole d’or et de l’adorer ?

En revanche, il arrive que nous demandions à la prière de nous éclairer, que ne sachions quelle est exactement la justice ou le don ou l’amour dans telle ou telle de nos décisions – ou de nos indécisions.

Car nous savons bien que les commandements ne suffisent pas à appréhender la complexité de chacune des situations de nos vies. Et soudain le Christ enchaine les propositions rassurantes : la justice de Dieu appartient à Dieu et non à ses prétendus gardiens ; il accorde son pardon et, avec son pardon, il invite à ne plus pécher, ce qui est un chemin à partir de maintenant.

Cette prédication-là, consciente des interstices et même de l'incertitude ou des discontinuités de l’existence, est promesse, et non pas peur.

Ce que propose alors le Christ est la loi comme une vie possible, comme une conversion, comme un idéal et non comme une menace. Il inclut toute la vie à l'intérieur de la loi.

Cette prédication à la femme adultère est une prédication d’amour.

Et c’est là la deuxième réflexion que m’inspire ce texte. Elle n’est pas forcément reposante. Je ne sais plus où j’ai lu cette expression de « vertige du libre arbitre », qui est très parlante. L’idée que nous nous déterminons dans une liberté qui n’est pas seulement bornée par la loi ; que la loi de Dieu s’impose à nous mais qu’elle n’est pas toujours lisible, claire, évidente.

Voilà pourquoi les paroles de Paul aux Philippiens (c’est une sept lettres qui portent son nom et dont on est sûr qu’elle soit de lui), les paroles de Paul aux Philippiens déploient une sérénité armée de cette prédication du Christ : « Je ne prétends pas avoir déjà atteint le but ou être déjà devenu parfait. Mais je poursuis ma course pour m'efforcer d'en saisir le prix (…). Non, frères, je ne pense pas avoir déjà obtenu le prix ; mais je fais une chose : j'oublie ce qui est derrière moi et m'efforce d'atteindre ce qui est devant moi. »

Cette prédication-là nous porte ; elle nous dit que l’essentiel n’est pas le tranchant des positions extrêmes et des annonces brutales ; elle nous dit que le Christ nous enjoint de ne pas pécher mais qu’il sait que la faute peut survenir ; et qu’alors nous aurons à regarder notre faute avec lui – car Il pardonne ; et qu’aussi Il sait que nous serons témoins et juges, et pécheurs à nouveau, et témoins et juges et pécheurs à nouveau.

D’ailleurs, juste après cette scène, toujours dans le chapitre 8 de Jean, je cite : « Jésus adressa de nouveau la parole à la foule et dit : «Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit aura la lumière de la vie et ne marchera plus jamais dans l'obscurité.» Il ne dit pas à la femme adultère : allez, vas-y, tu es pardonnée et maintenant débrouille-toi. Il lui annonce, en même temps que son pardon, et comme à nous tous, la lumière.

La pensée étroite des Pharisiens de l’évangile n’est pas la seule obscurité qui pèse sur le monde. Mais c’en est une. Le poids des moralistes, le poids des sachants, le poids de tous ceux qui sont toujours volontaires pour dénoncer les fautes des autres, c’est une solide obscurité. 

Et la certitude du pardon, et la certitude que le chemin ressemble à ce décrit Paul dans sa lettre aux Philippiens, tout cela nous éclaire. Tout cela est la lumière du monde.

J’avais un ami, un ami qui est mort il y a quelques années des conséquences de ses grosses et graves bêtises, et qui s’était converti ; et il rappelait toujours cette évidence : la lumière n’est pas là pour ceux qui marchent en plein soleil ; la lumière est faite pour la nuit.

Et nous avons tous nos nuits.

Nous sommes tous un jour ou l’autre la femme adultère à qui l’on promet la lapidation et qui ne cherche pas à s’enfuir. Et nous savons que la lumière est là ; le Christ. Le Christ qui nous laisse partir ; le Christ qui nous laisse partir en nous ouvrant un chemin.

Vous savez, avec les deux textes que nous avons lus tout à l’heure, notre église nous propose pour aujourd’hui un troisième texte, et que nous avons copié sur nos feuilles de culte. Un extrait du chapitre 43 d’Esaïe : « Je vais faire du nouveau ; on le voit déjà paraître, vous saurez bien le reconnaître. Oui, dans le désert je vais ouvrir un chemin, dans ces lieux arides je vais faire couler des fleuves. (…) Car je veux donner à boire au peuple que j'ai choisi. Et ce peuple, que j'ai formé, dira pourquoi il me loue. »

Nous disons pourquoi nous louons l’Éternel, créateur et seigneur de l’univers : nous le louons pour le pardon, ce pardon qu’annonce le Christ à la femme adultère ; et nous le louons parce qu’il nous envoie dans le monde avec sa lumière pour nous ouvrir le chemin. Et pour nous pardonner.

Amen.