Plantes, animaux, êtres humains... espérer ensemble !"
Plantes, animaux, êtres humains… espérer ensemble !
Prédication du dimanche 29 septembre 2024, par le Pasteur Christian Baccuet. Culte des récoltes
Lecture biblique : Romains 8, versets 18 à 27
Nous ne sommes pas seuls… Il y a d’autres que nous !
Je ne parle pas de « nous qui sommes dans ce temple » et des personnes qui sont à l’extérieur. Je parle d’autres que nous, humains. Il y a d’autres êtres vivants. Il y a les faucons pèlerins dont nous a parlé Roland tout à l’heure, qui habitent dans une des tours de l’Eglise St Sulpice. Il y a quantité d’autres oiseaux, d’autres animaux, sauvages ou domestiques. Il y a des plantes. Dans notre ville. Partout sur cette terre.
Nous ne sommes pas seuls au monde ! Et à ce propos, le texte que nous méditons aujourd’hui est formidable !
1. La création entière…
Alors que nous avons une vision très anthropocentrée du monde, l’extrait du chapitre 8 de la lettre de Paul aux Romains élargit notre point de vue à l’ensemble de la création.
a. Un salut individuel ?
C’est très important pour nous qui sommes les héritiers d’une tradition où l’histoire du salut est donnée comme axe de lecture de l’Ecriture, de la foi, de l’histoire, de mon histoire. Une tradition où l’être humain est au centre et où la question principale est celle de sa vie, de sa liberté, de sa relation à Dieu.
Cela se pose dès le début de la Bible, les premiers êtres humains, Abraham et la promesse, Isaac, Jacob, Joseph et se frères, Moïse et la libération d’Egypte, les rois, les prophètes… Puis, des siècles plus tard, Jésus et les hommes et les femmes qu’il rencontre, qui le suivent, les premiers chrétiens entraînés dans l’histoire de ce Dieu qui s’est fait être humain. Cette histoire du salut de l’être humain est au cœur du protestantisme : sola gratia, chacun de nous a du prix aux yeux de Dieu, car Dieu aime chacun de ses enfants. Mais cette relation personnelle, nous avons tendance à l’entendre uniquement comme un salut individuel. Nous avons tendance à croire que tout tourne autour de nous, les êtres humains. Mais voilà, nous ne sommes pas seuls dans l’univers. Il y a des animaux, des plantes, des minéraux… Nous le savons bien. Quelle est alors la relation que nous avons avec eux ?
L’être humain a deux relations faussées à la nature – à la « création » en langage biblique.
b. Idolâtrer la création ?
La première, c’est de l’idolâtrer. D’en faire un espace sacré, intouchable, soit parce qu’on en a peur soit parce qu’on est fasciné.
Longtemps, les êtres humains ont senti leur fragilité au sein du monde, ont eu peur des forces de la nature, les ont considérées comme des puissances divines. Contre cette tentation, les récits bibliques de création, dans leur diversité, disent la même chose : tout est créé par Dieu. C’est-à-dire que tout est créature. C’est-à-dire que ce qui est adoré comme dieu ne l’est pas : telle montagne, tel rocher, telle source, tel arbre, tel animal. L’être humain n’a pas à en avoir peur, il n’a pas à les adorer. Il y a un seul Dieu, et cela nous libère de toutes les divinités. L’être humain n’a pas à être dominé par les animaux et les plantes. Dans des temps où la fragilité de l’être humain le rendait vulnérable au sein de la nature, cette parole de création était une libération. Les récits bibliques de création sont des récits de libération.
Aujourd’hui, nous avons moins peur de la nature, car le développement des techniques nous donne de l’assurance. Nous éloigne aussi de la nature, au point qu’elle nous manque, souvent. A tel point que l’on vient à la vénérer, fascinés par la vie qu’elle contient, comme si elle était sacrée.
Peur ou fascination, nous idolâtrons vite la nature. Mais Paul, dans le début de la Lettre aux Romains, critique radicalement les êtres humains qui, « au lieu d'adorer la gloire du Dieu immortel, […] ont adoré des statues représentant un être humain mortel, des oiseaux, des animaux et des reptiles » (1, 23) ; « ils échangent la vérité concernant Dieu contre le mensonge ; ils adorent et ils servent ce que Dieu a créé au lieu du créateur lui-même, qui doit être béni pour toujours ! » (1, 25).
c. Vision utilitariste ?
La tentation est forte de basculer dans l’autre sens, et de se prendre nous-mêmes pour des dieux qui ont tous les droits sur la création, sur les autres créatures. L’histoire du monde contemporain le montre cruellement, et les progrès technologiques ont rendu l’être humain capable non plus seulement de se défendre mais aussi de détruire, jusqu’au bout. La libération a été confondue avec l’autorisation à la toute puissance. Et le développement de notre puissance technique a fait de nous les maîtres du monde, des animaux et des plantes que nous considérons comme des objets dont on peut disposer à volonté. Nous avons mal compris les récits bibliques de création, qui sont pourtant clairs : ils confient à l’être humain le soin de la création.
Dans le récit de Genèse 1, quand Dieu crée l’être humain, homme et femme, il dit « Peuplez toute la terre et dominez-la ; soyez les maîtres des poissons dans la mer, des oiseaux dans les cieux et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre ». L’être humain a cru que « dominer », « être les maîtres », voulait dire que l’on pouvait exploiter sans limite, oubliant qu’il est lui-même créature, qu’il n’est pas Dieu. Que « dominer » et « être maître » n’est pas prendre la place de Dieu mais poursuivre son œuvre créatrice, comme des intendants, ou des lieutenants, en son nom et selon sa volonté d’harmonie et de paix qui rythme son désir pour le monde : « Dieu vit que cela était bon » est le refrain de chaque jour de la création. Nous sommes chargés de l’épanouissement de ce « bon », de ce « beau », de cette merveille de vie qui dit la volonté d’amour de Dieu.
Et dans le deuxième récit, en Genèse 2, quand Dieu a créé l’homme, il « prit l'homme et le plaça dans le jardin d'Éden pour qu'il cultive la terre et la garde. » Qu’il la cultive et la garde, pas qu’il l’exploite et la détruise.
d. Toute la création
Ni idolâtrie de la nature ni destruction de la planète. Se savoir créature de Dieu, parmi d’autres créatures, avec une responsabilité particulière envers elles, nous appelle à un autre comportement vis-à-vis des animaux et des plantes, à un autre rapport au monde. Un rapport qui a une dimension spirituelle, puisqu’il s’agit d’un rapport à d’autres créatures de Dieu.
Cela résonne dans le passage de la lettre de Paul aux Romains que nous avons entendu tout à l’heure. Cette lettre est le texte le plus théologique de l’apôtre, le plus pensé, le plus cohérent, où il présente l’essentiel de la foi chrétienne.
Et ce texte est clair, il ne parle pas que de nous, il parle de la création entière. La création, œuvre de Dieu, qui gémit et souffre en solidarité avec nous. Toute la création qui espère comme nous dans le temps où elle « aura part à la glorieuse liberté des enfants de Dieu ». « Enfants de Dieu » : les animaux, les plantes, les minéraux. Pas que nous ! Nous sommes en communauté de destin avec toute la création. En solidarité avec toutes les créatures. Car c’est le même et unique Dieu qui nous a tous créés, qui nous aime, nous accompagne, nous ouvre au salut. Tous et toutes !
2. … souffre et gémit…
Tous enfants de Dieu, nous sommes frères et sœurs dans sa création. Et par l’incarnation de son fils Jésus-Christ, Dieu vient croiser la vie des êtres humains, au sein de la création ; il vient rejoindre toute la création, toutes les créatures, leurs joies et leurs douleurs.
Cette création toute entière « gémit et souffre », écrit Paul. Il n’y a pas que l’être humain qui ressent de la douleur et éprouve la plainte. Toute la création. Tous nous gémissons. Car tous nous souffrons.
Gémir revient trois fois dans notre passage. Au verset 22, c’est la création qui « gémit » (συστενάζω – sustenazo). Au verset 23, c’est nous qui « gémissons » (στενάζω – stenazo). Et au verset 26, c’est l’Esprit Saint qui prie avec des « gémissements » (στεναγμός – stenagmos).
a. La création
La création gémit. Dans notre contexte contemporain, nous pouvons y entendre un écho des destructions irrémédiables dont souffre notre planète, disparition de forêts, extinction d’espèces animales, déséquilibre climatique… avec toutes les conséquences dramatiques que cela entraîne. La création est blessée. Elle est « tombée sous le pouvoir de forces qui ne mènent à rien », écrit Paul, « à cause de celui qui l’y a mise ».
Qui est ce « celui » qui l’y a mise ? Le texte de Paul n’est pas clair. On peut y penser qu’il s’agit de l’esprit des forces mauvaises, le mal. On peut penser qu’il s’agit de l’être humain et de sa force de destruction. L’un n’exclut pas l’autre. La souffrance est présente dans toute la création.
b. Nous
La création gémit en solidarité avec nous, dit Paul. Car nous aussi, nous gémissons, que nous soyons conscients du mal que nous faisons ou que nous éprouvions le mal que nous subissons, notre impuissance, notre soumission à l’orgueil tout-puissant de la technique et de la consommation.
c. L’Esprit
Et l’Esprit gémit lui aussi. L’Esprit Saint, c’est le Souffle de Dieu, sa participation vivante à l’histoire du monde, à la continuation de la création, à l’épanouissement de la vie, de toute vie. L’Esprit « prie Dieu en notre faveur avec des gémissements qu'aucune parole n'est capable d'exprimer ».
Gémissements et souffrance ; ici résonne la croix. Dans la crise que nous traversons, crise d’espérance, crise de sens, crise de souffrance, le Christ crucifié est notre compagnon. Le compagnon de toute la création. Il y a une solidarité formidable dans les gémissements entre la création, l’être humain et l’Esprit de Dieu !
3. … dans l’espérance de la délivrance
Cette solidarité n’est pas que celle des souffrances, elle est aussi celle de l’espérance : « La création entière attend avec impatience le moment où Dieu révèlera ses enfants ». « Il y a une espérance : c’est que la création elle-même sera libérée un jour du pouvoir destructeur qui la tient en esclavage et qu’elle aura part à la glorieuse liberté des enfants de Dieu ». Nous, « nous attendons que Dieu fasse de nous ses enfants et qu’il délivre nos corps de leurs souffrances » ; nous avons été sauvés en espérance, nous attendons avec persévérance. Et l’Esprit saint porte la prière de notre espérance. Et ce que l’Esprit saint veut demander, Dieu le comprend, car il le désire !
a. Comme un accouchement
La tonalité de ce passage de Paul n’est pas la souffrance et les gémissements, mais l’espérance de la délivrance. C’est ainsi que l’image de la femme qui accouche est donnée. L’accouchement est une épreuve douloureuse, parfois redoutée, mais elle est le passage qui donne naissance, l’ouverture d’une nouvelle vie, une promesse qui advient et un avenir qui éclot.
Jacques Ellul, sociologue et théologien, a abondamment écrit sur le malheur de notre temps soumis au système technicien devenu un dieu pour nous. Il a analysé notre monde avec une lucidité qui l’a marginalisé mais dont on retrouve aujourd’hui la pertinence, en ce temps de crise écologique majeure qui conduit à la mort de l’espérance. Il a aussi écrit sur l’espérance, cette dimension qui surgit quand il n’y a plus d’espoir, plus d’issue possible, quand le pire est certain. L’espérance qui ne peut pas venir de l’intérieur du système mais seulement d’ailleurs, de Dieu. Je vous en parlerai lors de la soirée de mercredi prochain, 20h, rue Madame (pub !).
Il y a deux risques avec le vocabulaire de l’espérance. Le premier est de la considérer comme une fuite dans le rêve, l’illusion, comme un désengagement de ce monde. Le deuxième est de croire que nous la construisons avec nos propres forces, que nous avons entre nos mains la solution et l’avenir.
b. Faiblesse et persévérance
Paul écrit à ce sujet deux mots forts.
Il évoque « notre faiblesse ». Trop souvent nous sommes comme le baron de Münchhausen qui, alors qu’il se noyait, tirait sur ses cheveux pour s’en sortir par lui-même. Illusion de la toute-puissance. Reconnaître notre fragilité, notre impuissance à nous sortir d’affaire tout seuls, notre besoin de Dieu, est fondamental.
Paul évoque aussi la « persévérance » qui va avec l’espérance. Pas la fuite ou l’attente passive, mais l’endurance. En grec (ὑπομονή - hupomoné), cela dit la constance, la résistance, l’endurance, la fermeté. Un engagement dans l’espérance, non pas comme le fruit de nos efforts mais comme le fruit de l’Esprit en nous.
c. Témoins de la résurrection
J’entends là un écho de la résurrection. L’au-delà de la croix, l’espérance au-delà des gémissements. La vie en Christ, pour tous, pour moi, pour vous, pour tous les êtres humains, pour toutes les créatures de Dieu, pour toute sa création. Toute la création. Les animaux, les plantes, les minéraux…
Ce texte de Paul, reçu aujourd’hui dans la situation dans laquelle nous sommes, nous appelle à revoir notre lien de créatures avec toute la création et notre responsabilité particulière. A réaliser notre commune souffrance et notre espérance partagée. A développer un engagement humble dans la volonté de Dieu, la glorieuse liberté de ses enfants.
Cela passe par reconnaître notre part de responsabilité. Ne pas nous désengager, nous cacher ailleurs ou poursuivre une fuite en avant. Nous ressaisir dans notre faiblesse, avec persévérance, dans une espérance qui engage. Etre témoins du salut que toute la création attend !
Une espérance qui engage, car Dieu s’est lui-même engagé. Dans la foi, « nous avons déjà l’Esprit saint comme première part des dons que Dieu a promis », écrit Paul. Première part : il s’agit des prémices de la récolte, des premiers fruits, signes de l’abondance à venir. Plantes, animaux, être humains… nous gémissons et nous espérons ensemble… Que les prémices de notre espérance nous ouvrent à la beauté d’une récolte abondante, comme Dieu le désire !
Amen.